Un petit peu d’histoire
La Coopérative des travailleurs et travailleuses du Café Campus fut créée en 1993 par l’Association des travailleurs et travailleuses du Café Campus (O.S.B.L), qui avait dû consolider ses finances après un déménagement forcé, et qui trouvait dans le modèle coopératif, la solution adéquate pour appliquer ses valeurs d’autogestion tout en assurant son avenir. Le Café Campus a été fondé en 1967 et appartient à ses travailleurs depuis 1981, qui ont depuis une mainmise directe et démocratique sur sa gestion. D’abord dans Côtes-des-neiges, sur le campus de l’Université de Montréal et maintenant aux frontières du Centre-ville et du Plateau Mont-Royal, le Café Campus est devenu au fil des ans, un haut lieu de la fête nocturne et un centre de diffusion essentiel dans le paysage culturel montréalais. Développé par l’ingéniosité collective, inspiré par ses usagers et opérant selon une démarche d’égalité, de tolérance et de non-violence, le Café Campus opère quatre bars, sur trois étages, 364 jours par année avec sa discothèque et une imposante diffusion de spectacles.
De 1967 à 1981
Le Café Campus est né d’un boycott de la cafétéria de l’U de M décrété par l’A.G.E.U.M. Un local est loué au coin des rues Decelles et Reine-Marie où les étudiants peuvent y manger leur lunch. Peu de temps après ce boycott, l’idée de créer un restaurant offrant des repas de qualité à des prix abordables fait son chemin et le Café ouvre officiellement ses portes en février 1967. À l’origine ce restaurant est plutôt chic et très formel. La tenue de ville est exigée. Mais bientôt la formule se transforme et le Café devient le lieu de prédilection des étudiants. Dès le début des années 70, les employés se syndiquent. Tout d’abord au sein de la F.T.Q. et ensuite à la CSN. Beaucoup des principes fondamentaux de l’organisation du Café Campus en vigueur aujourd’hui sont issus de cette période. Les travailleurs favorisent l’implication et la gestion participative. Le Café est alors la propriété des étudiants de l’U de M et géré par l’OSBL Services-campus. Cet OSBL en vient à vouloir fermer le restaurant déficitaire. Ce à quoi s’oppose le S.T.C.C. (syndicat des travailleurs et travailleuses du Café Campus) à cause des pertes d’emplois qui seraient occasionnées. S’inscrivant dans la mouvance ouvrière et à tendance syndicaliste des années 70, les travailleurs en viennent à négocier l’acquisition de l’entreprise qu’ils géreront eux-mêmes. Le 17 mars 1981, l’Association des Travailleurs et Travailleuses du Café Campus devient officiellement propriétaire de l’entreprise et c’est le début de l’auto-gestion.
De la grossesse à l’accouchement… 1979-1981
Le 17 mars 1981, des travailleurs et des travailleuses du Café Campus se sont mis ensemble pour acheter leur entreprise, laquelle appartenait, depuis 1967, à l’Association Générale des Etudiants de l’Université de Montréal.
Coût de l’acquisition : 175 000$. 150 000$ déboursés par les travailleurs et 25 000$ provenant d’un programme d’emploi du Gouvernement du Québec.
La négociation de cet achat fut un long mais stimulant calvaire …
Au début, l’association étudiante offrait la place pour un dollar, pressée de se débarasser d’une entreprise déficitaire et difficile à gérer. L’association étudiante voulait fermer le restaurant et faire ainsi une vingtaine de mises-à-pied. Le syndicat des travailleurs, bien organisé, s’y opposait fermement et, contre cette mesure et innovateur, proposait ses propres solutions au problème de rentabilité. Et l’association est d’accord à les laisser gérer.
C’est la période de co-gestion. Réalisant que la gestion “version travailleurs” était très rentable, sans qu’ils aient à s’en occuper directement, certains étudiants mettent systématiquement des bâtons dans les roues aux négociations de vente du Café Campus.
Peu de temps après, il n’était plus question pour eux de vendre le Café aux travailleurs, qui l’avait remis sur pied par leurs propres moyens … et encore moins pour un dollar !
Devant ce changement d’attitude des négociateurs étudiants, les cinquante-trois travailleurs et travailleuses du Café Campus, déterminés à assurer ses acquis, se regroupent et organisent un grand mouvement de solidarité.
Suit une Assemblée Générale de l’Association étudiante de l’U de M qui se prononce définitivement en faveur de la vente du Café à ses travailleurs ; les négociateurs étudiants refusent d’appliquer la décision de leur propre Assemblée Générale !
Réaction des travailleurs : ils arrêtent la perception de l’admission à la porte du Café les fins de semaines. Plume Latraverse donne son appui lors d’un spectacle devant trois-mille-cinq-cents étudiants.
Comme moyens de pression, les travailleurs occupent les bureaux de l’administration étudiante. Jour et nuit, une équipe du Café Campus se barricade dans le Centre Communautaire où se trouvent les bureaux étudiants. Bousculades, engueulades et interventions policières n’arrivent pas à les déloger.
Quelques jours plus tard, ils mènent des recherches et découvrent le pot-aux-roses et lèvent alors l’occupation. Ils tiennent les preuves que nous cherchions :
- les négociateurs étudiants avaient l’intention d’outre-passer la décision de leur A.G. en vendant le Café au propriétaire du chic bar Chez Swann (ou à la famille Péladeau, selon la rumeur).
- ils cherchaient les moyens de briser le syndicat des travailleurs afin de maximiser le prix de vente du Café (des travailleurs de bar syndiqués, avec une convention collective, ce n’est pas très vendeur auprès d’un acheteur !).
C’est ce qui expliquait la nouvelle attitude des négociateurs étudiants : ils tentaient de gagner du temps… pour vendre à fort prix et sans scrupules le fruit du travail collectif.
Les travailleurs réagissent encore : ils ferment le Café, l’occupent à temps plein et font une grève générale.
Pierre Foglia, à La Presse, est contacté ; il publie coup sur coup deux articles dévastateurs sur les bavures des étudiants négociateurs. Devant l’arrivisme et le manquement à la démocratie de ces étudiants négociateurs, les lecteurs et surtout l’administration de l’Université en ont mal au ventre !
Les négociateurs étudiants jusqu’alors en place sont démis et, lorsque la bonne foi des nouveaux négociateurs apparaît évidente, les travailleurs du Café cessent la grève.
Le 17 mars est choisie comme date limite à laquelle le syndicat des travailleurs doit avoir trouvé le financement nécessaire à l’achat du Café. Ils financerons l’achat à même les montants qui leur sont dûs en vacances, journées de maladie, et en plus ils investissent 1000$ chacun. Pour un total de 150 000$.
A cinq jours de l’échéance, le Gouvernement du Québec confirme le programme d’emploi de $25,000.
L’autogestion devient alors possible, mais pour combien de temps ?
S’appartenir…
L’autogestion = une évolution qui défie la normalité dans le monde du travail et des affaires !
Une entreprise sans “boss” ni directeur général qui responsabilise ses travailleurs et ses travailleuses pour réussir son développement. Une mise à contribution individuelle et collective de l’ingéniosité, de la complémentarité, de la compétence, de la tolérance et de la solidarité à travers un pouvoir décisionnel réel et démocratique. Une façon audacieuse de travailler, de décider, de s’amuser et d’assumer ensemble ! Une mainmise directe sur sa force de travail !
Une démarche qui priorise l’égalité, l’accessibilité, la permissivité et la non-violence face à ses clientèles. Un outil remarquable d’organisation et de diffusion pour la relève culturelle québécoise. Un lieu inspiré par ses usagers. Un espace “humain” de rencontre et d’éclatement : le Café Campus !
Un pied de nez….à l’impossible !
Du succès…. à l’INTOLÉRANCE ! 1981-1993
Les dix premières années de l’autogestion ont permis au collectif de se consolider et de se réaliser sans embûches extérieures majeures. Les travailleurs ont expérimenté ensemble de nombreux succès, mais aussi des difficultés propres au marché dans lequel ils opèrent leur commerce. Ils se voulaient différents, mais ils ne pouvaient échapper aux caprices de l’économie. Il leur a fallu corriger le tir à quelques reprises et faire preuve de beaucoup d’imagination. Quand ça marchait, c’était de leur faute et quand ça ne marchait pas, c’était aussi de leur faute !
À cette époque, le Café recevait 400 000 personnes par année. Ça roulait à plein le jour et la nuit. L’atmosphère était “peace” et enfumée. Les liens avec les milieux culturels, communautaires et étudiants faisaient leur force. La dynamique interne était solide.
Au début des années 90, la sauce se gâche ! Un vent d’intolérance souffle. Un ennemi est aux portes : les proprios des immeubles à logement du voisinage.
L’emplacement du commerce, à proximité de zones résidentielles huppées, apportera à l’équipe son lot de problèmes …
Aux yeux de certains résidents et surtout des propriétaires des édifices avoisinants , le Café Campus représentait la jeunesse lascive avec sa musique qui dérange. Pour eux, la culture c’était la Place des Arts. Plume Latraverse, Diane Dufresne et Gerry Boulet n’avaient pas de raison d’exister …
Malgré tout, le Café répondait à un besoin immense, particulièrement pour les étudiants de l’U de M. Tout le monde y venait, y revenait et de partout . Entre les cours, (durant les cours), au déjeuner, au dîner, et au souper, on placotait, et pour une soirée complètement folle, on trippait au son de la musique la plus originale et la plus inspirante en ville.
Le noeud de l’histoire fut sans doute le succès marqué des lundis reggae qui attirait une clientèle majoritairement ethnique. C’était pour les gens chics de Côte-des-Neiges, la cerise sur le sundae : le Café Campus attirait dans le chic Côte-des-Neiges « propre » “du monde de couleur d’en bas de la Côte” ! Les « chics » proprios n’en peuvent plus, cela doit avoir une fin !!
Commence alors une longue et très coûteuse bataille légale au nom de la tranquillité publique, camouflant un désir profond des proprios : celui d’accroître leurs revenus de loyers et la valeur de leurs édifices.
L’Association des travailleurs et des travailleuses du Café Campus comparaît devant la Régie des Alcools. Malgré des centaines de témoignages en faveur du Café contre 10 témoignages de résidents, un premier jugement tombe qui ordonne la fermeture du commerce entre 21 heures le soir et 8 heures le matin ! Restent donc ouvertes les opérations du restaurant, reconnues de tous et de la Régie pour être largement déficitaires. De la sorte, on mettait le Café Campus, à coup sûr, en faillite à très court terme !
NON ! À LA FERMETURE
À travers les tribulations légales, s’organise la mobilisation.
Les voisins n’aiment pas la musique ! Qu’à cela ne tienne, les travailleurs et les clients font une grande marche silencieuse dans les rues du quartier. 1500 personnes sont au rendez-vous, clients, amis, parents, enfants … ils distribuent des fleurs et surtout, du silence.
Dans les vitrines désaffectées du Café, durant un épisode de fermeture totale de 15 jours consécutifs, les travailleurs installent une « présence fantômatique » : mannequins, objets bizarres, personnages évocateurs d’une fermeture forcée et des problèmes de voisinage.
Une pétition est déposée à la Régie des Alcools et à la Ville de Montréal : 15 000 signatures, des lettres d’appui des milieux étudiants, syndicaux, communautaires et culturels en faveur de l’Association des travailleurs et travailleuses du Café Campus.
Rapidement, un avis de la Cour Supérieure renverse la décision de la Régie des Alcools, précisant que la Régie pouvait légalement suspendre ou révoquer un permis mais ne pouvait émettre un autre type de permis. Soit que le Café Campus perdait son permis, soit qu’il le regagnait. Et ce dernier cas n’aurait pas plus aux résidents.
Devant cette éventualité, les proprios voisins négocient une entente légale avec les travailleurs du Café, acceptant d’abandonner les poursuites temporairement et donnant un année complète pour permettre au commerce de se relocaliser.
Ce fut d’abord le projet Hydro-Québec. Avec une seule année pour trouver un emplacement adapté dans le quartier, pour faire adopter un changement de zonage, faire exécuter des plans et devis d’aménagement à partir de zéro et trouver un financement de plusieurs millions de dollars … La “puck” ne roulait pas pour le Café Campus …
A la fin de ce “sursis” d’une année, le Café avait en main un projet ficellé à 95% pour se relocaliser sur la rue Côte-des-Neiges dans l’édifice de transformation d’Hydro-Québec. Pour le réaliser, le Café Campus avait besoin d’un délai de 6 mois supplémentaires à cause d’un problème hors de leur contrôle avec Hydro-Québec. Malgré une démonstration sans équivoque de leur bonne foi à l’aide d’experts crédibles, les proprios refusent toutes formes de compromis. Nous devions partir immédiatement. Victoire de l’intolérance !
La bataille juridique et les travaux préliminaires à la relocalisation nous avaient coûté autour de $400,000.00.
Les pertes de revenu, l’incidence économique des fermetures et réouvertures successives étaient évaluées à près de $150,000.00.
La situation financière, à la veille du déménagement forcé, était carrément désastreuse. Une fois de plus, les travailleurs et travailleuses du Café Campus se retrouvaient en situation limite. Un nouvel effort collectif s’imposait à eux ; après avoir investi tant dans l’acquisition de leur entreprise, il fallait à nouveau la sauver des eaux.
Le “travail partagé”, le démantèlement de toutes les installations de cuisine, de spectacle, de bureau, le déménagement (à bras) de tous ces équipements, l’arrivée dans un quartier nouveau où il n’y avait aucune attache… Derrière la difficulté et l’amertume, il restait quand même de la détermination !
Après la “Reine-Marie”…. le “Prince-Arthur” ! 1993-2001
En bon Prince qu’ils sont et bagages en main, ils atterrissent au 57 Prince Arthur. Ils y venaient pour 6 mois, le temps de compléter leur projet de relocalisation sur Côte-des-Neiges.
Affectés par les bouleversements du déménagement, très ébranlés financièrement mais animés par un profond sentiment de survie ; les mutants se lancent “poings levés” à la conquête des nouveaux lieux. En deux temps, trois mouvements, l’équipe transforme l’image de chez Swann en atmosphère Café Campus ! Et voilà devant eux, un nouveau défi à relever .
Calqué sur la formule de Côte-des-Neiges, ils inaugurent ce nouveau Café Campus avec plein de sueurs froides. Comment réagira la clientèle ? Rapidement, les fidèles supporteurs sont au rendez-vous et…ça marche ! La piste de danse ne dérougit pas et les scènes sont de plus en plus sollicitées.
Stimulé par le succès sur Prince-Arthur et craintif à l’idée d’un nouveau déménagement, le collectif décide d’abandonner le projet de relocalisation sur Côte-des-Neiges et achète le fond de commerce sur Prince-Arthur. Ils sont là pour y rester !
Pour consolider ces transactions, l’Association des Travailleurs et des Travailleuses du Café Campus(OSBL) se réajuste en devenant une Coopérative. D’ailleurs, ce volet distinctif et novateur leur a valu le titre de la “Coopérative de l’Année 1998” parmi l’ensemble des Coopératives de la région métropolitaine(CDR Montréal-Laval). Plus tard, en 2006, ils reçoivent le prix de la coop de la décennie par le CDR.
Malgré une récession au milieu des années ’90 qui fait partir quelques travailleurs, le Café garde ses combattants et fait le plein tranquillement de nouveaux éléments issus de la nouvelle génération. Une certaine stabilité s’installe et la clientèle se fidélise. Beaucoup de touristes ou d’étudiants de McGill adopte le Café pour son originalité et la cordialité qui y règne. Le Café fait contraste avec les bars de la rue Saint-Laurent. Les djs offrent les hits sans prétention, la bière est peu dispendieuse et les portiers sourient. À l’interne, la gestion se concentre à dorer ses différents produits (soirées de discothèque et spectacles), sur un meilleur fonctionnement pour les opérations, sur de meilleures conditions financières pour les travailleurs, sur de meilleures relations publiques et à la recherche de nouveaux projets et de collaborations pour stimuler les troupes et ne pas tomber dans le piège du confort. Sans croître à outrance, le Café cherche quand même à progresser. L’autogestion s’exerce mieux à cinquante travailleurs. L’entreprise se donne donc comme objectifs d’améliorer sa façon de faire ou de se développer par la voie de projets.
En 2007, le Café Campus célébrera ses quarante ans d’existence, lancera une revue spéciale et organisera une semaine de festivités pour l’occasion et inaugurera ses deux salles de spectacles rafraîchies et mises aux normes de l’industrie.

